Interview : Michel Thouseau interrogé par Thierry Barbé pour "LA REVUE DE LA BASSE ET DE LA CONTREBASSE". 

 

Propos recueillis par Thierry Barbé pour le n°48 (3/4 2007) de La revue de la basse et de la contrebasse, éditée par l'Association des Bassistes et Contrebassistes de France ABCDF (www.contrebasse.org).

 

 


« Sa double qualité de musicien et danseur permet à Michel Thouseau de développer un rapport fécond, original et profond entre danse et musique, notamment par une singulière réactivité immédiate : danse révélant la musique, musique créant la danse. Extensions réversibles : de la nature à la culture, de la performance à l'écriture, du son à la musique, de la musique à la danse, du temps à l'espace, de la terre au ciel... »

 

Alexis Bosch


 « Il est très difficile de parler des créations musicales de Michel Thouseau pour plusieurs raisons. La première est que l’instrument sur lequel il voyage est unique au monde. C’est une contrebasse traditionnelle sur laquelle il a fait installer des cordes sympathiques. On perd donc le timbre essentiel de la corde frottée car par sa présence, il réveille des familles d’harmoniques aléatoires. Parfois Michel se concentre sur une ligne mélodique qu’il pousse de bout en bout

jusqu’à l’obstination, parfois ses yeux se révulsent et l’on entend qu’il se baigne dans la mer harmonique sans tenir le moindre compte des cordes matérielles. Il joue de cette contrebasse avec un archet, mais aussi avec le corps, la tâtant, l’interrogeant du genou ou du bassin, l’aimant ou la repoussant, la grattant et la caressant. Il la pose, s’en sert de caisse, de rien. Il est souvent plus petit qu’elle et c’est elle qui joue de lui.

 

Je le vis au cours d’un concert s’en servir comme d’un niveau à eau : il l’avait posé sur le dos et faisait glisser des balles le long du manche qui allaient heurter avec précision la crosse pour rebondir et terminer leur course dans un bassinet à la résonance choisie ; une autre fois ou bien était-ce le même soir, il avait hérissé l’instrument de baguettes de bois fichées entre les cordes, telles des peignes, qu’il mettait en mouvement par un seul geste en les pinçant du pouce. Il acoutume également de se livrer à des improvisations rythmiques en jonglant avec tous les timbres de la caisse de résonance. Calculant bien le temps que nous mettons, nous auditeurs, à entrer dans ce rituel, lorsqu’il sent que le temps est entré, il déchire l’espace en reprenant les cordes de l’archet dans un lamento exceptionnel et déchirant.

 

Tout serait simple si Michel Thouseau s’arrêtait là. Mais non. Cet instrument qui est déjà presque infini et dont il dit lui-même qu’il est loin d’en faire le tour et qu’il le surprend toujours, il l’a équipé d’un échantillonneur à 4 fois 4 pistes qu’il commande du pied. Le voilà donc en mesure de mémoriser à sa guise et à l’insu des spectateurs, des cellules rythmiques, des réservoirs sonores, des effets émotionnels qu’il garde sous le pied. Quand les provisions sont faites, il entame la deuxième phase du rituel, le dialogue avec elle, elle avec elle, soi avec soi. Le dédoublement.

 

Qu’entend-on ?

De ce corps de bois à la taille restreinte et aux formes félines sortent des mammouths en chaleur, des rênes offusqués, des girafes et toutes sortes d’oiseaux qui courent, dérapent, freinent, poursuivis par le vent. On entend des couleurs, on voit des moments. Des tableaux décrochés des murs viennent sous notre nez raconter au passage des détails oubliés ; les plus vieux rythmes du monde ressortent plus jeunes que jamais, une femme s’agenouille, l’eau

frissonne ; un ancêtre parvient à marmonner des secrets qu’il tenaille de ses bras musclés ; de jeunes guerriers redemandent la guerre et se préparent à vieillir. La femme qui s’est maintenant relevée part d’un rire éclatant et fait croire qu’elle ne reviendra jamais. Les goélands cessent de tournoyer, il y a un trou dans le vent, les montagnes se donnent, les murs se laissent la place, vers le sommeil. Alors l’homme qui attendait, ce manipulateur qu’on avait fini par oublier, oui, ce Thouseau-là qui était resté caché, l’interprète, lâche son menhir et s’en éloigne lentement. Il

ne la touche maintenant plus. Immobile sur sa lancée, elle déroule sa mémoire et les aléas des recoupements de ses souvenirs. Il assiste quelques secondes à son oeuvre mais aucun sentiment ni aucune pensée ne peuvent se lire sur un visage qu’il interdit de commenter. A ce moment il ne pèse plus. On ne sait pas ce que c’est, si cela a été, ce qu’il va advenir. Il va se passer quelque chose. Cette immobilité est pleine et l’équilibre des forces est tellement ailleurs

qu’ici ne va pas tenir très longtemps. Les séquences sonores qui n’ont pas cessé d’être de la musique n’appartiennent plus à personne, à aucune culture, à aucune ethnie et ça fait du bien ; le rythme intérieur, la pulsation du coeur a augmenté. Cette phase a pour effet de nous amener dans un dernier lieu : celui où il va se passer quelque chose de neuf. L’homme au crâne rasé est maintenant tout à fait distinct de l’instrument érigé. Toute l’érection est intérieure. Sur une syncope imperceptible, il danse, de tout son corps, comme s’il était sorti d’elle. On ne sait plus à présent s’il a été immobile, s’il a joué, non, tout était joué et tout se joue encore. On entend et on voit que ça joue. Il danse tout autour. Devant il roule, c’est une forme de danse qui va vite mais dont les intentions extérieures sont ralenties. La façon qu’ont les planètes de sembler libres. 

 

Il dansera jusqu’au dernier ruban, tenu par les oreilles qu’on voit de plus en plus.

A la fin, au début du silence suivant les concerts, on ne verra plus que le haut de son crâne blanc. Est-ce un salut ?

 

Marc-Henri Lamande

10 février 2004